mardi

Avec

Voici des mots surveillés, extraits de « Avec l’autre. La vulnérabilité en partage », dans Etudes du mois de juin 2007, Agata Zielinski.

***

En résumé : réflexion sur « être avec », et non « à côté ».

Avant le passage : « ce n’est pas offrir qq chose, c’est s’offrir soi-même –s’exposer, et être prêt à y perdre qq chose de soi, de son assurance ».

Exposition à autrui

« Être avec » : avoir donc le souci de l’existence de l’autre, et ce à partir de ma capacité à être affecté par lui. Même si autrui m’affecte malgré moi, me découvrant une forme de « passivité primordiale » (Lévinas, Autrement qu’être ou au-delà de l’essence), c’est en réponse à cette « affection première » que, de moi-même, je me tourne vers autrui. Je suis d’abord touché par l’autre, par sa seule présence, sa seule existence – même dans l’absence physique ; comme s’il fallait assumer cette affection par l’autre pour engager qq chose de moi, pour que la volonté prenne le relais. Ma propre existence est modifiée, sans que je l’aie d’abord voulu, par le simple fait de l’existence de l’autre. Sans la reconnaissance de cela, je reste indifférent, « à côté ». Comment se manifeste cette expérience d’être affecté ?

Surprise. Me voici débordé par l’existence d’autrui, la manière dont il se présente devant moi « dépassant l’idée de l’autre en moi », visage inattendu. Impression que qq chose s’est introduit dans ma vie par effraction, sans que j’aie rien demandé, et sans quoi je ne peux plus être désormais. Autrui, « comme un voleur », s’est trouvé une place dans mon existence. Levinas parle d’obsession ; Merleau-Ponty écrit : « les autres me hantent ». Cet autre habite désormais mon existence. Je ne peux plus faire comme s’il n’existait pas. Autrui, événement dans le fil de mes jours, vient en bousculer le déroulement tranquille. « Éveil et dégrisement par cet Autrui qui ne me laisse jamais tranquille » (M Blanchot, Pour l’amitié). C’est à partir de cette « intranquillité », de ce surgissement impromptu, que je serai avec.

Émotion en moi, dont autrui est la cause, peut-être plus forte que ce que je pouvais supposer : me voici dépassé par un élan d’amour ou de haine. Mais la seule émotion ne suffit pas non plus à me faire entrer en relation ; le sentiment d’attachement ou d’affection ne permet pas de définir une qualité de relation, ni de réponse adéquate. (…) Comment cette modification de mon existence par autrui me retourne-t-elle vers autrui ?

Empathie. (…) Je sens qq chose de la manière dont autrui lui-même est affecté par le monde- comme en écho. (…) Il y a [en moi] cette fragilité qui pourrait être la mienne, mais qui n’est pas la mienne. Ce n’est pas (nécessairement) ressentir l’émotion d’autrui, mais être affecté par son émotion (cf. Max Scheler, Nature et formes de la sympathie «Ns ressentons la qualité de la souffrance d’autrui sans souffrir avec lui ; et nous ressentons la qualité de la joie d’autrui sans nous réjouir de sa joie »). (…) Ce n’est pas une identification affective, par laquelle je m’approprie indûment l’existence de l’autre, risquant de le faire en qq sorte disparaître ou de l’instrumentaliser, de le ramener à moi. Cet ébranlement ne nous fait pas disparaître l’un dans l’autre. (…)

Décentrement. (…) Comment l’affection par autrui me tourne-t-elle vers lui et me permet-elle d’entrer en relation ? C’est d’abord reconnaître avoir été affecté et l’accepter. (…) Affectivité et compréhension. Ne serait-ce que pour reconnaître que la rationalité a été bouleversée, qu’autrui dépasse mes catégories, mes attentes, mes idées sur lui et pour lui. Du haut de mon savoir, je ne sais plus ; du haut de mon pouvoir, je ne peux pas. (…) Autrui est une épreuve pour moi-même. Face à lui, je découvre ma propre impuissance. Je ne maîtrise pas tout : ni lui, ni moi, ni la relation –limites éprouvées à ma tentation de toute-puissance.
Et c’est peut-être là que je commence véritablement à être avec. Non à partir de ce que j’ai ou de ce que je sais, mais à partir de ce que je ne sais pas, de ce que je n’ai pas, de ce que je ne peux pas. Capacité à être affecté qui révèle en même temps mon incapacité à comprendre, saisir, anticiper, donner, à faire le bien. Exposition à l’autre qui me laisse démuni.

0 commentaires:

Enregistrer un commentaire

Abonnement Publier les commentaires [Atom]

<< Accueil